musique amplifiée et risques de perte auditif chez les jeunes : presbyacousie, un enjeu de santé majeur
Traumatismes sonores et musique amplifiée chez les jeunes
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L’exposition à une source sonore dont la puissance dépasse les capacités de tolérance physiologique de la cochlée aboutit à un traumatisme sonore. Pour rappel, la cochlée est l’organe de la perception auditive. Répartie sur sa base, plus de 15 000 cellules nerveuses ciliées génèrent l’influx nerveux qui est acheminé, vers le cerveau, par le nerf auditif.

On distingue 2 grands types de traumatismes sonores :

  • Les traumatismes sonores aigus,
  • Les traumatismes sonores chroniques.

Les traumatismes sonores aigus

Les traumatismes sonores aigus sont la conséquence d’une exposition de courte durée à une source sonore de forte intensité. Cela recouvre :

  • Des traumatismes sonores très brefs, de type impulsionnels (coups de feu), où le niveau de crête est atteint quasi instantanément et peut dépasser 150dB,
  • Des traumatismes sonores par des sources sonores continues, de quelques minutes à quelques heures (concerts, discothèques).

Au niveau cochléaire, ces traumatismes entrainent des lésions brutales de l’organe de Corti, touchant le plus souvent les cellules ciliées externes. Celles-ci peuvent être d’origine :

  • Mécanique, par des atteintes ciliaires,
  • Métabolique, par libération excessive de neurotransmetteur ou de radicaux libres, qui atteignent alors une concentration cytotoxique.

Cliniquement, le symptôme majeur motivant la consultation en urgence est l’acouphène, au stade initial, en effet, l’hypoacousie ou l’hyperacousie passent souvent au second plan. Toute la difficulté clinique et pronostique vient du fait que le traumatisme sonore aigu peut engendrer :

  • Des lésions réversibles avec une élévation temporaire des seuils,
  • Des atteintes irréversibles. Dans ce cas, il persistera une cicatrice auditive sous la forme d’un scotome en V centré sur les fréquences 4 000Hz – 6 000Hz et plus ou moins élargi aux fréquences voisines (cette atteinte auditive sur les fréquences aiguës s’apparente à la presbyacousie).

A court terme, l’enjeu est donc la restauration des seuils auditifs normaux, justifiant un traitement immédiat par corticothérapie (idéalement dans les 3 à 12 heures qui suivent le traumatisme). A plus long terme, le risque est la persistance de l’acouphène et/ou d’une hyperacousie qui peuvent devenir beaucoup plus invalidants que la perte auditive elle-même sur le plan personnel et social.

Il existe une grande variabilité entre les individus, dans la sévérité des dommages cochléaires causés par un exposition sonore donnée. Il n’y a pas de valeur seuil universelle au-delà de laquelle le risque apparait clairement chez tous les individus. Pour une même exposition sonore, un sujet pourra présenter une simple élévation temporaire des seuils, alors qu’une autre aura une séquelle audiométrique définitive marquée. De plus, la sévérité des acouphènes et de l’hyperacousie n’est pas corrélée à la profondeur de la perte auditive.

On peut retenir qu’au-delà de 95dB, une exposition supérieure à 15 minutes expose l’oreille à un risque de lésion. Ce niveau est très inférieur au seuil de déclenchement de la douleur, qui est d’environ 120dB. Il existe également une variabilité intra individuelle aboutissant au fait que des sujets s’exposant régulièrement à des sources sonores potentiellement traumatisantes pourront très bien n’avoir aucune conséquence pendant des années, jusqu’au jour où le traumatisme sonore aigu se manifeste brutalement, sans que l’exposition sonore elle-même ne soit modifiée.

Cela explique probablement pour partie le comportement à risques des jeunes vis-à-vis de la musique amplifiée. Chacun aura pu acquérir sa propre expérience, en observant, au cours de différentes expositions sonores, qu’elles entrainent seulement un léger acouphène rapidement résolutif. Le sujet croira, à tort, que s’il ne dépasse pas ce niveau d’exposition, les conséquences n’en seront jamais plus graves. 

Les traumatismes sonores chroniques

Les traumatismes sonores chroniques sont la conséquence d’expositions sonores de fortes intensités, répétées sur une longue durée. Les conséquences fonctionnelles n’apparaissent qu’au bout de plusieurs années, quand les dommages cochléaires deviennent suffisants pour entrainer une gêne auditive socialement significative.

L’hypoacousie évaluée après quelques jours de repos auditif est irréversible. Les mécanismes lésionnels sont similaires à ceux décrits dans les traumatismes sonores aigus, mécaniques ou métaboliques. Dans ce cas, c’est la répétition de microtraumatismes aigus qui crée la lésion chronique de l’organe de Corti. Les traumatismes sonores chroniques entrent le plus souvent dans le cadre de l’exposition professionnelle au bruit.

Phénomène assez surprenant : l’exposition sonore professionnelle, qui est pourtant, a priori, la plus difficile à maitriser (le niveau sonore d’une machine industrielle étant, par exemple, une contrainte peu modifiable), tend à baisser significativement. La prévention des traumatismes sonores dans le monde du travail, qu’ils soient aigus ou chroniques, est soumise à une réglementation stricte qui limite les risques. Paradoxalement, c’est dans le domaine des loisirs et particulièrement dans celui de la musique amplifiée que les conséquences de la surexposition sonore se manifestent de plus en plus. Les sujets les plus jeunes sont ici en première ligne. Dans ce cas, le niveau d’intensité sonore est pourtant directement contrôlé, soit par l’utilisateur, soit par des techniciens spécialisés. On pourrait donc s’attendre à ce que dans ces situations, où il suffit d’appuyer sur un bouton pour réduire le volume et donc le risque, le problème soit nettement plus simple à gérer. Il n’en est rien et les données épidémiologiques disponibles sur ce sujet montrent, au contraire, que l’exposition sonore à la musique amplifiée chez les jeunes est un nouveau problème de santé publique.

La musique amplifiée génère à la fois :

  • Des traumatismes sonores aigus (concerts, soirées en discothèques),
  • Des traumatismes sonores chroniques, par une exposition régulière via des baladeurs, notamment.

Sur 176 cas de traumatismes sonores aigus recueillis dans le cadre d’une étude, 53% ont pour origine un traumatisme lié à la musique amplifiée (concerts en salle, discothèques puis concerts en plein air). Enfin, cette étude souligne également que les traumatismes sonores liés à la musique amplifiée sont 4 fois plus fréquents chez les moins de 30 ans que chez les plus de 30 ans. 

Une étude menée sur 6 200 jeunes de moins de 30 ans a montré que :

  • 71,5% d’entre eux s’exposent quotidiennement ou régulièrement à une ou plusieurs activités de loisirs à risque auditif, 
  • Un déficit considéré comme pathologique (supérieur à 20dB) est retrouvé chez 1 sujet sur 4, 
  • Dans la population qui reconnait s’exposer régulièrement à une activité de loisir bruyante, la perte auditive moyenne est plus marquée et le pourcentage de déficit pathologique dépasse 25%. Le type de courbe audiométrique est compatible avec un traumatisme sonore et l’analyse statistique retrouve un effet néfaste significatif des bruits de loisirs.

Un adolescent américain sur cinq est atteint d’un déficit auditif pathologique et la proportion d’adolescents souffrant d’une perte auditive a augmenté de 30% au cours des 20 dernières années. 

Pour mieux comprendre les raisons de cette sur-exposition sonore croissante observée chez les jeunes, il faut se pencher sur :

  • L’esthétique et la culture musicale associée à la musique amplifiée,
  • Le problème spécifique posé par les nouveaux formats numériques de stockages musicaux, au premier rang desquels figure le format MP3.

La musique amplifiée

La plupart des styles musicaux contemporains ont un point commun : la nécessité, dans la production des sons, d’une chaine d’amplification électrique. Que le musicien soit face à vous lors d’un concert, ou par le biais d’un appareil Hi-Fi ou d’un baladeur, la puissance sonore disponible ne dépend plus de l’instrument lui-même, mais de l’amplificateur. Les niveaux sonores possibles peuvent, dès lors, surpasser de manière spectaculaire les valeurs atteintes auparavant avec les instruments traditionnels. Ainsi, l’amplificateur et donc, le volume sonore, sont devenus un élément incontournable de l’esthétique musicale de nombreux courants musicaux. Les premiers amplificateurs disponibles dans les années 30 ont amené des instruments longtemps relégués au rang de l’accompagnement (comme la guitare), à prendre une place prépondérante avec « l’électrification », qui leur a permis de rivaliser en termes de volume sonore, avec les cuivres et les percussions.

Dans les années 50, les progrès électroniques permettent de moduler quasiment à l’infini le son de base crée par la vibration d’une corde de guitare, par exemple. Ainsi, les groupes expérimentent et font découvrir de nouvelles sensations à leur public, où le niveau d’intensité sonore devient le support qui sublime l’effet sonore. Les groupes cultes de rock des années 60 utilisent du matériel de plus en plus puissant et des festivals de grande ampleur sont organisés, avec des amplificateurs et des niveaux sonores parmi les plus élevés jamais atteints. Dès lors les auteurs ont commencé à souligner les risques auditifs de ces niveaux d’intensité, tous supérieurs, à l’époque, à la réglementation en vigueur.

Parallèlement, le mode de consommation de la musique évolue. Elle est de plus en plus souvent associée à une ambiance festive, en groupe, dans des espaces dédiés comme les discothèques. Le niveau sonore fait partie intégrante de l’ambiance, recherchée par les utilisateurs, qui atteignent presque un état second dans la sur-stimulation auditive. 

Dès lors on comprend mieux les difficultés rencontrées pour limiter les risques de traumatismes sonores dans les lieux dédiés à la musique amplifiée. Le cadre réglementaire est pourtant clair et il est fixé, en France, par le décret n°98-1143. Ce texte prévoit que, dans les établissements recevant du public et diffusant à titre habituel de la musique amplifiée (salle de concert, discothèques) :

  • Le niveau sonore moyen ne doit pas dépasser 105dB sur une mesure de 10 à 15 minutes,
  • Le niveau sonore de crête ne doit pas dépasser 120dB.

Ce maximum n’exclut pas le risque de traumatisme sonore pour des expositions de plusieurs heures, qui sont habituelles dans ces circonstances. À titre de comparaison, la législation du travail est beaucoup plus protectrice, puisqu’elle prévoit que l’exposition sonore, sur une journée, ne doit pas dépasser 80dB pendant 8 heures. 

Ce cadre réglementaire est, dans la pratique, très difficile à appliquer en raison de la pression des artistes et des spectateurs sur les organisateurs d’événements musicaux. La plupart des salles disposent du matériel et du personnel compétent pour connaitre et maitriser parfaitement le niveau sonore moyen proposé au public. Mais bon nombre d’artistes musicaux considèrent qu’on ampute une partie de leur travail si on réduit le niveau sonore. L’étude du Réseau Expérimental de Déclaration des traumatismes sonores aigus en Île-de-France avait noté que sur 18 établissements musicaux mis en cause dans les traumatismes sonores recensés (13 discothèques, 3 salles de concerts, 2 salles de spectacles), 16 n’étaient pas en conformité avec la loi. On aboutit alors à une situation paradoxale où les organisateurs proposent des bouchons anti-bruit aux spectateurs, alors que le niveau sonore est directement contrôlable par les techniciens. 

Une étude prospective faite à partir de 54 enregistrements avant / après concert, sur des volontaires sains (33 sans bouchon, 21 avec bouchon), indique qu’il existe une diminution significative de l’amplitude des produits de distorsion acoustique chez les sujets ne portant pas de bouchon, sur les fréquences 5 000z et 6 000Hz. Cette diminution est en rapport avec une altération des cellules ciliées externes et est corrélée à l’intensité sonore. La diminution d’amplitude était moindre chez les sujets portant des bouchons.

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Baladeurs et format MP3

Avec le disque vinyle, la cassette audio puis le CD, les avancées technologiques en matière de stockage et de retranscription de la musique ont toujours été faites dans l’optique d’améliorer la qualité d’écoute et la fidélité de la retranscription du son original. Le MP3 déroge à cette règle. 

MP3 désigne un format d’encodage des données audio, conçu initialement pour alléger le poids des fichiers informatiques, notamment pour accélérer les échanges via internet. A durée d’écoute égale, un morceau de musique en format MP3 occupe environ 10 fois moins de place que l’équivalent dans un format audio traditionnel (CD audio par exemple).

Ce format a permis une révolution dans la circulation des données audio, dans l’échange et même la copie des oeuvres musicales. Il s’est donc peu à peu imposé à tous, alors même qu’il n’était pas destiné à servir de support privilégié à la musique. En effet, pour alléger la quantité d’informations, le format MP3 utilise des modifications drastiques du signal sonore. La plupart de ces modifications ne sont pas ou peu perceptibles par une oreille non entrainée, d’autant plus si le matériel audio utilisé n’est pas de qualité Hi-Fi. La modification principale consiste à réaliser une compression dynamique, c’est à dire à relever les sons de niveau faible et à abaisser les sons de niveau fort. L’intérêt de cette modification est de réduire considérablement la quantité d’informations à coder. Le son est, en quelque sorte, nivelé sans aucun contraste, la musique n’a plus de relief. Notre oreille n’est pas habituée à recevoir des signaux compressés. L’utilisateur aura donc tendance à augmenter le volume sonore pour retrouver une illusion de contraste. 

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Le mode d’écoute en lui-même, qui découle indirectement du format MP3, est également propice aux traumatismes sonores. La miniaturisation des baladeurs, intégrés aux téléphones portables, a fait qu’il est très facile d’avoir en permanence l’ensemble de sa discothèque dans la poche. Cette surabondance de musique, qui privilégie la quantité à la qualité, pousse l’utilisateur à prolonger la durée d’écoute devant ce choix quasi inépuisable de morceaux. Le plus souvent, la musique l’accompagne au quotidien, dans des environnements bruyants (rue, transports en commun), l’incitant à augmenter le volume sonore pour couvrir le bruit de fond. La loi sur les baladeurs musicaux (Article L. 5232-1 du Code de la Santé publique) limite la puissance des appareils à 100dB SPL et impose une mention avertissant l’utilisateur des risques sonores d’une écoute prolongée à pleine puissance.

Avec le développement d’une certaine culture musicale du « tout à fond » et les modes d’écoute prolongée à forte intensité liés aux nouvelles technologies, tous les ingrédients semblent malheureusement réunis pour aboutir à une recrudescence importante des surdités précoces traumato-sonores. Espérons que peu à peu les campagnes de prévention et de sensibilisation auprès du public porteront leurs fruits.

 

 

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