quelles sont les conséquences de lar forme du RAC0, 1 an après ?

En Novembre 2018, nous avions publié un article sur le Reste À Charge 0 en audioprothèse (il se trouve ici). Dans les grandes lignes, nous y expliquions pourquoi cette réforme nous semblait particulièrement bien pensée pour les mutuelles, les assureurs, les audioprothésistes et la Sécu, mais nullement pour les 5 millions de français concernés par une perte auditive presbyacousique (c’est à dire une perte auditive liée à l’âge), dont 75% refusent de s’appareiller pour des raisons de coût et d’esthétisme. Nous avions mis de côté, dans notre raisonnement, les personnes en situation de handicap auditif (moins d’un million de français), car cette réforme ne leur est pas destinée : 90% d’entre elles sont appareillées (sans cela, pas de socialisation possible) et leur prise en charge est excellente.

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Pour les presbyacousiques, en revanche, c’est une autre histoire :

  • Ils peuvent choisir de porter un appareil auditif ou non,le refus de s’appareiller ne les empêche pas de mener une vie normale et ne leur impose pas d’apprendre la Langue des Signes ;
  • L’offre qui leur est faite est la même que celle faite aux personnes en situation de handicap auditif : parcours de soins long et réglementé (jusqu’à 6 mois d’attente pour un RDV ORL dans certaines régions) ; appareillage onéreux (1 550 euros en moyenne par oreille) et complexe (il faut revenir chaque année faire ajuster les réglages de l’appareil alors que la perte auditive, elle, n’évolue que très peu voire pas du tout d’une année à l’autre) ;
  • La prise en charge est déplorable (sauf s’ils sont bénéficiaires de la CMU, l’appareillage auditif étant alors gratuit).

Dans cet article, nous évoquions 3 dérives prévisibles de la réforme du RAC 0 en audioprothèse :

  • L’orientation des ventes sur les prothèses auditives de classe II, dont le prix est libre  (de la même manière que les ventes sont orientées sur les contours d’oreille au détriment des intra auriculaires) ;
  • L’inflation du prix de vente des prothèses de classe II, sans que cette hausse des prix ne soit accompagnée d’une amélioration du service ou de l’intégration d’une nouvelle technologie / innovation) ;

  • L’augmentation des cotisations des organismes de santé complémentaires (les coquins!).

Alors, un an et demi après sa mise en place, qu’en-est-il de la réforme du RAC 0 en audioprothèse ?

toutes les prothèses auditives préréglées se valent-elles ?

L’orientation des ventes sur les prothèses auditives de classe II

Nous rappelons que les caractéristiques techniques des prothèses auditives de CLASSE I, qui sont les prothèses auditives remboursées à 100% dans le cadre de la réforme du RAC0, sont pensées pour convenir aux 5 millions de français concernés par une perte auditive presbyacousique. Ce sont les mêmes caractéristiques techniques que certaines aides auditives préréglées de grande qualité (Orison, de SERINITI, dont nous parlions dans cet article), ces dernières étant bien plus simples d’accès puisqu’aucune prescription médicale n’est nécessaire.

prothèse auditive de classe 1, réforme du RAC en audioprohtèse

Pourtant, en 2018, lors des négociations sur la réforme du RAC 0, le syndicat national des audioprothésistes avait immédiatement annoncé que « les appareils auditifs de CLASSE I devraient concerner 20% à 30% des ventes d’audioprothèses. »  20% à 30%, nous l’avions souligné, c’est (très) peu. Cette annonce témoignait déjà d’une dérive prévisible : l’orientation préférentielle de 70% à 80% des ventes sur les prothèses auditives de CLASSE II, dont le prix est libre. Qu’en-est-t-il ?

Une enquête réalisée par l’UFC Que Choisir en Octobre 2019 (moins d’un an après la rédaction de notre article sur le RAC 0) confirme l’annonce du syndicat national des audioprothésistes :  80% des personnes sondées affirment que l’audioprothésiste ne leur a pas proposé l’offre 100% Santé. Pourtant, les produits intégralement remboursés doivent automatiquement être proposés par l’audioprothésiste et le devis établi par ce dernier doit comporter au moins un appareil de classe I (RAC 0).

Un tel respect de la Loi, ça laisse songeur…

Enquête de l'UFC Que Choisir sur le RAC0 en audioprothèse : 1 an après, comment la réforme s'est-elle mise en place ?

La première dérive potentielle que nous soulignions est donc devenue réalité ! Le dispositif 100% Santé n’est proposé qu’à une minorité et, mieux que cela, ne figure pas sur le devis, orientant naturellement la vente sur ce qui y figure : l’appareil auditif de classe 2, dont le prix et la prise en charge sont libres. La majorité des audioprothésistes priorise donc leurs marges commerciales à l’appareillage auditif de leurs clients, qu’ils passent pourtant beaucoup de temps à effrayer avec les risques encourus au refus d’appareillage ! Il sera toujours temps, ensuite, de faire des communiqués de presse pour tenter de redorer l’image de cette profession !

Luis Godinho, président du syndicat national des audioprothésistes, l'UNSAF

Luis Godinho, président du syndicat national des audioprothésistes, l’UNSAF

Comment peut-on « orienter préférentiellement » une vente sur les appareils de classe 2, dont les prix ne sont pas limités ?

• D’abord et très simplement, comme c’est le cas actuellement : sans proposer l’offre 100% Santé !

• Ensuite, en agissant plus subtilement, grâce à 3 leviers qui travaillent en synergie : la désinformation continue, qui fonctionne d’autant mieux que le client est peu renseigné et un brin naïf. Les audioprothésistes orientent déjà 80% des ventes sur les prothèses auditives contours d’oreille (nous en parlions ici)… Alors orienter la vente sur une offre hors RAC 0 n’est pas plus compliqué ! Quiconque aura fait le tour de quelques audioprothésistes dans le cadre d’un appareillage auditif pourra confirmer qu’après avoir réalisé l’audiogramme (qu’ils n’ont pourtant pas le droit de faire, nous l’évoquions ici), l’audioprothésiste dispose d’un arsenal de phrases type – « votre conduit auditif ne permet pas un appareillage intra auriculaire »; « votre perte auditive ne permet pas un appareil auditif intra canal »; « votre mode de vie n’est pas approprié à un appareil intra conduit » – simplement destinées à mettre en avant le contour d’oreille au détriment de l’intra (lire l’enquête de l’UFC Que Choisir). Les arguments succédant à ces affirmations sont souvent manquants et l’on reste sur des allégations sans fondement mais si souvent répétées et entendues qu’elles deviennent vérité et le client perd alors son bon sens ! Il nous est même arriver d’entendre « l’intra auriculaire s’abîme vite car on transpire des conduits » et celle là, elle est vraiment magnifique : personne ne transpire des conduits, mais quel client le sait ? la seule chose que le client sait, c’est qu’il n’a pas envie que sa dépense de 4 000€ « s’abime vite » ! Le schéma est le même pour orienter les ventes sur des appareils de classe 2. Alors que le syndicat national des audioprothésistes pondait, début 2019, un communiqué de presse expliquant que l’offre 100% Santé ne serait pas moins qualitative, on lit maintenant, que c’est une « entrée de gamme »… Et les bases sont ainsi posées pour orienter les ventes : « votre perte auditive exige un appareil plus sophistiqué / avec plus de canaux de fréquences / etc. » « Vous devriez prendre le modèle connecté, c’est plus sympa » etc. Pourtant, le client ne sait pas ce qu’est un canal de fréquence ni son utilité, ni le nombre nécessaire pour apporter un confort d’écoute. Mais il se contente bien souvent d’acquiescer et d’y croire sans comprendre, faisant ainsi le jeu de « professionnels » peu scrupuleux qui auraient peut être, alors, tort de se priver ? Et puis il y a, aussi, ces clients qui « aiment » entendre que leur perte auditive est telle qu’il leur faut plus. Le besoin de se sentir unique, « un peu mieux » ou « un peu plus » que les autres, fusse même dans le handicap, est, malheureusement, assez commun. Ils en oublient qu’il n’y a que 8 fabricants de prothèses auditives dans le monde et que le coût de production est risible !

Quelques conseils pour déblayer le terrain :

  • Si vous souhaitez quantifier de manière sérieuse et précise votre perte auditive, consultez un médecin ORL. Ce dernier est le seul habilité à réaliser un bilan auditif et, ne vendant rien, ne sera pas tenté de majorer votre perte auditive (on en parlait ici) comme pourrait le faire un audioprothésiste qui, s’alarmant ensuite de votre importante perte de l’audition, vous expliquerait qu’il vous faut un nombre de canaux très important (appareils de classe 2). Vous pouvez également acquérir des appareils auditifs de qualité sans aucune prescription médicale, nous en parlions ici et ;
  • Sachez que toute perte auditive presbyacousique peut être appareillée avec des prothèses auditives intra auriculaires (plus efficaces que les contours d’oreille, qui sont, eux, destinés principalement aux personnes en situation de handicap auditif). Ainsi, si l’audioprothésiste vous oriente sur des appareils auditifs contours d’oreille, n’hésitez pas à exiger d’essayer des appareils auditifs intra auriculaires, il n’a aucun droit de vous le refuser. S’il le fait, vous pouvez parfaitement prendre RDV chez un autre audioprothésiste ou essayer des intra auriculaires préréglés (disponible en ligne, en pharmacie, chez certains opticiens et sans ordonnance) ;
  • Si l’offre 100% Santé ne vous est pas proposée, exigez-la. Elle doit figurer sur votre devis ;
  • Si l’on vous dit que votre perte auditive ne convient pas à l’offre 100% Santé, exigez de vrais arguments, faites un test de 30 jours, voyez par vous-mêmes ;
  • Consultez plusieurs audioprothésistes (moins de 5 français sur 10 le font) ;
  • Essayez plusieurs appareils auditifs et même des appareils préréglés qualitatifs, particulièrement efficaces pour compenser la presbyacousie (le préréglé convient bien souvent mieux que le sur-mesure dans l’appareillage de la presbyacousie, nous en parlions dans cet article) ;
  • Enfin, si les arguments qui vous sont opposés vous semble grotesques, envoyez-les nous, ils nous serviront dans notre recueil !

prothese auditive sur-mesure : l'adaptation immédiate signe-t-elle la mort d'un savoir-faire ?

L’inflation du prix de vente des prothèses de classe II

La Réforme du RAC 0 en audioprothèse a permis aux professionnels de ce secteur d’augmenter leurs prix. D’une manière générale, il faut comprendre que la segmentation des prix, sur ce marché, est un leurre : elle n’est pas liée à une différence de gamme ou de qualité des prothèses auditives, mais au bridage du nombre de canaux de fréquences (voilà pourquoi l’argument du nombre sort souvent, alors qu’il n’a pas de sens lorsqu’on analyse le ressenti d’une personne appareillée). L’absence d’innovations technologiques, le faible nombre de fabricants entrainent une similitude des appareils auditifs. Les processeurs (garants de la qualité du son) sont souvent les mêmes et pour pouvoir proposer une gamme de prix, les canaux de fréquences sont bridés : ainsi, le même appareil sera vendu à 900€ avec 8 canaux de fréquences ; 1 100€ avec 10 canaux de fréquences ; 1 300€ avec 12 canaux de fréquences etc. (nous en parlions dans cet article). Si certaines enseignes le nient, d’autres le reconnaissent (regarder la vidéo d’Allo Docteurs, « Des prothèses auditives qui font polémique » à ce sujet).

Et tout est sujet à segmentation des prix :

  • Pour mieux spatialiser le son sur le contour d’oreille, il est sage d’opter pour un onéreux micro multidirectionnel (gratuit sur l’intra canal, puisque le pavillon spatialise naturellement les sons) ;
  • Pour réduire le bruit du vent, sur un appareil auditif contour d’oreille, il est sage d’opter pour une onéreuse option de « réduction du bruit du vent » (gratuite sur les prothèses auditives intra auriculaire puisque le micro est à l’abri dans le conduit auditif) ;
  • Pour mieux entendre dans les environnements bruyants (principal souci des personnes presbyacousiques), il est sage de s’orienter vers un appareil auditif qui va réduire conséquemment le bruit ambiant. Chez un audioprothésiste, une réduction de plus de 10dB du bruit ambiant nous amène à des appareils supérieurs à 1 000€.

Toutes ces technologies ne coûtent pourtant pas grand chose et pourraient être fournies, sans prix exorbitant, au client final. Mais le bridage, la segmentation des options, la structure même du marché sont pensés pour déployer une large gamme de prix. À ce jour, les appareils « d’entrée de gamme » ne semblent être mis au point – en termes d’options et de réglages – que pour assurer le client qu’il lui faut quelque chose de plus cher. La stratégie est bonne. La réforme du RAC 0 y contribue. Mais tout ça fonctionne pourtant de moins en moins car :

  • D’une part, le marché du préréglé compte d’excellents produits, promus par des sociétés qui ne partagent pas ces stratégies mercantiles odieuses,
  • Et, d’autre part, les individus s’informent de plus en plus sur les pratiques du milieu.

Dans tous les cas, les prix de l’an passé n’étant pas à la disposition du client, il devient difficile – lorsqu’il est orienté sur un appareil de classe 2 – d’avoir confirmation de l’inflation. Mais elle est bien là. Et permet, notamment, de « rattraper les marges perdues » sur les ventes des appareils 100% Santé, comme le craignait l’UFC Que Choisir.

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En 2020, les Français auront donc eu la chance de payer plus cher leur mutuelle et leurs appareils auditifs, pour un produit, une qualité et un service demeurés inchangés. Le nombre de français appareillés n’a pas évolué (le quart des personnes concernées). Cette réforme était-elle vraiment utile, sinon pour permettre aux professionnels de s’enrichir encore davantage ?

 

 

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